La France a choisi Bordeaux pour stopper sa dépendance à la Chine et produire des batteries 10 fois plus propres

La France a choisi Bordeaux pour stopper sa dépendance à la Chine et produire des batteries 10 fois plus propres

30/04/2026


Le projet EMME (Electro Mobility Materials Europe) est l'un des chantiers industriels les plus ambitieux et les plus controversés de la décennie. Une future raffinerie de nickel et cobalt, à Grattequina entre Parempuyre et Blanquefort, qui entend réécrire les règles du jeu sur la souveraineté européenne des batteries…

Une raffinerie cobalt-nickel à Bordeaux

Dans une batterie lithium-ion de type NMC (la chimie dominante dans les véhicules électriques européens), le nickel et le cobalt jouent un rôle central : ils constituent la cathode, le cœur électrochimique qui détermine densité d'énergie, puissance et autonomie. Concrètement, une seule voiture électrique mobilise entre 40 et 120 kg de nickel.

Aujourd'hui, la transformation de ces métaux en sulfates utilisables par les gigafactories se fait quasi exclusivement en Chine ou en Asie du Sud-Est, avec un bilan carbone alarmant : environ 20 kg de CO₂ par kg de métal traité. EMME promet de descendre à 2 kg CO₂/kg grâce à l'hydrométallurgie bas-carbone et au recyclage de Black Mass (poudre issue des batteries en fin de vie). Du nickel 10 fois plus propre donc, mais surtout moins dépendant de l’Asie.

Les volumes visés : 89 000 tonnes/an de sulfate de nickel et 9 000 tonnes/an de sulfate de cobalt, soit de quoi alimenter la production de quelque 400 000 véhicules électriques par an, environ 20 % des besoins français estimés. Pas mal non ?

Pourquoi Bordeaux, et pas ailleurs ?

Le choix de Grattequina (à 10 min au nord de Bordeaux) coche plusieurs cases industrielles difficiles à réunir ailleurs en France :

  • 70 hectares disponibles (33 ha dédiés à l'usine) sur une zone industrialo-portuaire existante.
  • Un quai modernisé en 2014 (14 M€, 120 m, capable d'accueillir des vraquiers), avec accès fluvial et maritime via CMA CGM.
  • 30 MW d'électricité décarbonée raccordés via RTE — un prérequis absolu pour tenir les promesses carbone.
  • Un bassin d'emploi qualifié et un écosystème batterie régional en construction.

Les alternatives françaises ont été écartées. La logistique portuaire et la souveraineté industrielle ont primé même si le site présente une contrainte majeure : il est en zone inondable.

Le calendrier et les acteurs du projet

Derrière EMME, une SAS présidée par Antonin Beurrier et dirigée par Sylvie Dubois-Decool, avec des profils internationaux comme Sarah Maryssael (ex-Tesla) et Lucas Dow. Le projet a décroché le label PINM (Projet d'Intérêt National Majeur, décret du 5 septembre 2025) et a été cité par Emmanuel Macron lors du sommet Choose France 2024.

Étape

Date

Concertation CNDP

Mars - mai 2025

Dépôt DDAE

Juillet 2025

Enquête publique

Déc. 2025 - jan. 2026

Avis favorable enquête

Février 2026

Début des travaux (prévu)

2026

Mise en service

2028

À date mi avril 2026, le DDAE est toujours en instruction. La décision finale appartient au préfet de Gironde et aucun travaux n'est visible sur le terrain.

Des retombées réelles, mais des risques qui bloquent tout

Sur le papier, l'impact économique est substantiel : 500 M€ d'investissement, 200 emplois directs qualifiés sur site, 300 indirects, 30 M€ d'achats annuels auprès de prestataires régionaux, 20 M€ de fiscalité annuelle estimée et une hausse de 20 % de l'activité du port de Bordeaux.

Mais le projet accumule les contentieux. La Sepanso a déposé un recours devant le Conseil d'État en novembre 2025. Les critiques portent sur plusieurs points sérieux : la zone inondable (crues de 1999, montée estimée de +1,2 m du niveau de la mer), le classement Seveso haut du site, des lacunes identifiées dans l'inventaire faune-flore (25 espèces protégées recensées), des impacts potentiels sur l'eau, l'air et les sols, et enfin (peut-être le plus structurant) un plan de financement qui n'était pas bouclé à fin 2025.

EMME répond avec une modélisation de type néerlandais pour les risques inondation, des digues, des circuits fermés et 740 M€ d'assurances mobilisées.

Le dossier EMME cristallise un dilemme que la France va devoir trancher des dizaines de fois dans la décennie : entre réindustrialisation souveraine et exigences environnementales, le curseur est encore loin d'être fixé. La balle est dans le camp du préfet et l'Europe des batteries retient son souffle.

aquitaineonline

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